L'Éditorial des marchés - 20 juillet 2022

L'Éditorial des marchés

La guerre en Ukraine: prévoir l'imprévisible

Par : Ramzy Yelda, analyste principal des marchés, PGQ

 

L’invasion russe de l’Ukraine a bouleversé le monde entier le 24 février. L’impact a été particulièrement brutal pour le secteur des grains puisque les deux pays sont de très grands exportateurs de blé, de maïs et d’orge. La Russie et l’Ukraine représentent jusqu’à 100 millions de tonnes (Mt) d’exportations de grains par année. Une fois que la bourse a réalisé que la guerre serait longue et brutale, elle a tenu pour acquis que les exportations de grains de l’Ukraine tomberaient à zéro à cause des opérations militaires, et que les ventes de grains de la Russie chuteraient à la suite des sanctions financières internationales. Le marché des grains était déjà serré avant le conflit en Ukraine en raison de très mauvaises récoltes au Brésil (maïs safrinha) et dans l’Ouest canadien, et d’une production brésilienne de soya décevante. Face à la possibilité d’une pénurie de blé, la panique a entrainé une hausse vertigineuse des prix des grains dans les semaines suivant le début de la guerre, hausse amplifiée par la spéculation des fonds d’investissement.

 

Or, en ce qui concerne les exportations de grains, on réalise maintenant qu’on s’est un peu trompé pour l’Ukraine, et qu’on a totalement manqué le bateau pour la Russie. Malgré des difficultés logistiques majeures, l’Ukraine réussit tant bien que mal à sortir 1,3 à 1,5 Mt de grains par mois : c’est 6 fois moins que la normale, mais c’est mieux que zéro. Mais la plus grande surprise est venue du côté de la Russie : non seulement les exportations de grains russes n’ont pas baissé, elles se sont poursuivies à pleine vitesse! De nombreux pays importateurs n’ont pas institué de sanctions contre Moscou, et les achats de grains contournent les sanctions financières en effectuant les paiements en rouble ou en devise autre que le dollar. Quant à la hausse vertigineuse des primes d’assurance pour les navires en mer Noire, les Russes ont contrecarré celle-ci en abaissant tout simplement les prix de vente de leurs grains.

 

Par ailleurs, un phénomène majeur a eu lieu ce printemps, impossible à cerner ou à chiffrer : la demande mondiale a été rationnée par la hausse vertigineuse des prix. La consommation de grains a plafonné ou baissé, les importateurs ont différé une partie de leurs achats, et les pays ont pigé dans leurs stocks de grains.

 

Les perspectives des récoltes sont très bonnes, voire excellentes cette année, et ce dans tous les pays exportateurs. Le Brésil a eu une production record de maïs safrinha, la Russie est en train de battre une excellente récolte de blé, la production de grains de l’Ouest canadien devrait rebondir malgré des semis très difficiles au Manitoba, les conditions des ensemencements ont été quasiment parfaites en Australie, et les précipitations du Midwest ont été suffisantes jusqu’à présent pour assurer un bon état des cultures. Bref, excepté l’Ukraine, l’offre mondiale des exportateurs de grains devrait s’accroitre en 2022-2023. Quant au Québec, après plusieurs années de rendements médiocres du maïs, la saison s’annonce très prometteuse en raison des précipitations abondantes depuis le début de juin. Un rendement provincial de 10 t/hectare ou plus est très plausible à ce stade-ci.

 

Le résultat est une forte baisse simultanée des contrats à terme et des bases locales. Une fois de plus, le mouvement de la Bourse de Chicago a été amplifié par les fonds d’investissement, mais cette fois-ci à la baisse. Les contrats à terme sont revenus aux niveaux précédant le 24 février. Au Québec, les bases ont dégringolé : voyant un excellent démarrage de la saison, les utilisateurs qui avaient payé des prix records au printemps diffèrent autant que possible leurs achats pour attendre la nouvelle récolte. En l’espace de quelques semaines, le prix du maïs a chuté de près de 100 $ la tonne! C’est vrai qu’on avait atteint des records de prix – il n’en demeure pas moins que la chute est brutale.

 

Les producteurs sont inquiets : ils se demandent jusqu’où les prix baisseront, et s’ils se redresseront par la suite. La réponse dépend des facteurs habituels de l’offre et de la demande, mais aussi… de la guerre en Ukraine. En effet, une fois le choc initial passé, le marché s’est «habitué» à ce conflit armé qui est maintenant considéré par plusieurs comme «stabilisé». Or, cette guerre n’a pas dit son dernier mot : on pourrait avoir de multiples rebondissements. Comme la guerre en Ukraine est intimement liée au marché mondial des grains, on n’a pas d’autre choix que d’essayer d’évaluer et de prévoir ses impacts. En d’autres mots, il faut prévoir l’imprévisible.

 

 

 


De temps à autre, au gré des besoins et de l’actualité, j’écrirai un éditorial sur un sujet touchant la commercialisation des grains. Cet éditorial reflètera une opinion personnelle qui ne sera pas nécessairement représentative de la position officielle des Producteurs de grains du Québec.

 

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